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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 17:40

 

 

 

Ce texte qui va suivre est à prendre comme une tentative de recherche  sur le contexte culturel de légendes médiévales. Cet article ne prétend donc ni à une analyse technique ni à une étude spirituelle des AMHE, ni à une étude du contexte historique de Fiore.

flos.jpg

Un des innombrables dessins techniques du « Flos duellatorum « 

 

Le maestro Fiore dei Liberi 

Le nom de Fiore dei liberi (auteur italien  du « Flos Duellatorum » au 15ème siècle), semble souvent évoquer pour beaucoup un maître d’armes ingénieux et aguerri, mais pas ou peu centré sur le travail de l’esprit.

Je suppose que Fiore souhaitait aller à l’essentiel : il explique en préface que son livre vise grosso modo à servir de « pense-bête » au duc ayant commandé son manuel. Son « Flos Duellatorum » se veut à la fois composer un manuel martial mais aussi un poème, bien que ses envolées lyriques soient bien moins nombreuses et bien plus sobres que celles de Fillipo Vadi (qui reprendra certains éléments de Fiore à la fin du 15ème siècle). Toutefois divers éléments me laissent à penser que Fiore connaissait bien la dimension symbolique/spirituelle de son art martial. En ce domaine Fiore fait le choix de « parler utile », c’est à dire de parler peu mais bien. 

 

Saint Georges, le dragon et l'épée

Un célèbre tueur de dragons

Fiore introduit la partie « lutte/abrazzare » de son manuel en rendant brièvement hommage à Dieu et à Saint Georges. Il me semble inutile de rappeler que Saint Georges est saint patron de la chevalerie.

 Les saints sauroctones (tueurs/dompteurs de dragons dont Saint Georges reste un des plus célèbres)  représentent souvent la lutte pour l’équilibre entre le « bien «  et le » mal », voire aussi la lutte pour la maîtrise de soi (Saint Georges a dompté un dragon qui est devenu sa mascotte, avant de finir par tuer le dragon).   Je crois que cette « ambiguité » du dragon dompté par Saint Georges se retrouve à diverses reprises dans le Flos Duellatorum : souvent Fiore encourage le combattant à se montrer vicieux pour survivre. Il parle souvent de malice, de duper son adversaire, de le frapper là où ça lui causera la plus grande douleur, etc……. Fiore semble trouver cette violence légitime et nécessaire (pour la survie , pour la « justice » , etc).

Dans une des explications techniques il écrit quelque chose du genre « qu’il plaise à Dieu que ce coup te cause grande blessure ». Dans cette idée de « faire du mal à autrui pour survivre », je crois  probable que Fiore pense alors à une sorte de « violence légitime » que Dieu pourrait (selon Fiore) cautionner : le dragon mascotte de saint Georges et les divers dragons sur certains blasons de chevaliers ne me semblent pas bien loin de cet  état d’esprit. Je crois que cela symbolisait probablement utiliser le « mal » pour lutter contre le « mal « (à l’instar des gargouilles protégeant les églises, cf mes articles « de dragon » et « la gargouille »  ici http://www.benoitreveur.info/article-le-dragon-110029373.html   et ici http://www.benoitreveur.info/article-la-gargouille-110024829.html  ).

L’épée

La dimension éthique semble également présente dans l’introduction de la partie « épée à deux mains » puisque Fiore rappelle que l’épée médiévale est symbole de justice. (Je présume que ce genre d’idée peut provenir de la « théorie de la guerre juste » formulée par Saint Augustin). Fiore met alors l’accent sur l’aspect cruciforme de l’épée médiévale européenne. Il écrit d’ailleurs « faire la croix » : cela me semble pouvoir signifier « croiser le fer », mais aussi « faire le signe de croix ». Certes la comparaison entre crucifix chrétien  et le caractère cruciforme de l’ épée médiévale ainsi que l’image de l’ »épée de justice » représentent de probables poncifs en ce domaine et je ne m’étendrai donc pas sur le sujet.

 

Crainte et vertus

 

Peur et vertus

Les méfaits de la peur pour le combattant médieval sont évoqués dans l’introduction du Flos Duellatorum (peu avant le début de la partie « lutte à mains nues/abrazarre »).   Fiore semble donc suggérer implicitement de « dompter le dragon » métaphorique de nos peurs si on décide de prendre l’épée. 

En intro du manuel, Fiore dit également que le combattant doit avoir audace, vertu et esprit. Je présume que cette audace n’est autre que la malice/tromperie/vice évoqué dans le paragraphe précédent.   Les « vertus » quand à elles sont évoquées au nombre de 4  dans une des versions du Flos duellatorum (dans un appendice sur les frappes à l’épée), avec chacune un animal lui étant attribué :

-Le lynx :  la prudence, grosso modo le « coup d’oeil », avoir un « œil de lynx »

-L’éléphant :  la force   Fiore parle de « l’éléphant qui porte un château sur son dos sans céder sous le poids de l’édifice. Il semble parler de force physique, mais peut-être également de courage et de force de caractère.  Fiore se garde bien de détailler plus explicitement  la symbolique médiévale de l’éléphant  issue du bestiaire physiologos : l’éléphant, dépourvu de désir sexuel mangeait la mandragore incité par la femelle. Arnaud Zucker dans son analyse du Physiologos explique que la chute physique de l’éléphant  symbolise l’homme qui « tombe dans le péché ». C’est pourquoi les jambes de l’éléphant du Physiologos ne plient pas et lui permettent de ne pas céder sous un lourd poids pesant sur son dos….. Le duc destinataire du Flos Duellatorum connaissait-il  cette symbolique de l’éléphant ? Fiore cherchait-il là à suggérer à son élève duc de  ne pas succomber aux tentations charnelles  afin de ne pas arriver fatigué à l’entraînement ou encore de ne pas tomber dans un éventuel piège tendu par une dame de la cour ?

- Le tigre : la célérité   (cela englobe-t-il également la vivacité d’esprit ?)

le lion : la hardiesse . célèbre et vaste symbolique du lion dans l’Europe médiévale…Sur  le lion  on peut lire tout et son contraire : il symbolisait entre autres la sagesse, la résurrection…. Dans « Yvain ou le chevalier au lion » (de Chrétien de Troyes) , Yvain doit faire un choix entre le lion ou le serpent/dragon. Fiore qui évoque Saint Georges et le lion me semble faire les mêmes choix qu’Yvain… . Dans le Physiologos il est expliqué que le lion efface ses traces pour éviter d ‘être retrouvé et qu’il dort les yeux grand ouverts, ces deux aptitudes tactiques du lion devaient vraisemblablement être recherchées par le guerrier médiéval……..

la bigorne, (source image, wikipédia)

La bigorne, monstre légendaire

Une des gardes de l’épée à deux mains de Fiore se nomme «la bigorne » , je suppose que Fiore connaissait assez vraisemblablement la symbolique de la créature légendaire bigorne.

En effet dans une des versions du Flos Duellatorum il écrit «  je me fais appeler posture de la bigorne, il ne se demande pas si j’ai beaucoup de mensonge » (source de cette traduction française : la bibliothèque de sources du site « AMHE on web »). Je présume que Fiore parlait ici de feinter son adversaire.

Bigorne et chicheface

Quand j’ai lu ces termes « bigorne » et « mensonge » dans la même phrase du manuel, voici ce à quoi j’ai pensé :

  La bigorne ou bicorne est une créature médiévale que l’on trouve entre autres dans les légendes normandes, auvergnates et d’Anjou. La bigorne peut avoir diverses apparences, selon les versions : un gros tigre ou corps de vache ou de panthère avec une tête d’homme (avec des cornes). La Bigorne mange les hommes vertueux et obéissants avec leur femme. (l’esprit misogyne de l’époque de ces légendes prétend que ces hommes obéissants et vertueux étant supposés nombreux à cette époque, cela expliquerait pourquoi la bigorne possède un gros ventre). La bigorne adorait également manger les maris trompés par leur femme. (La bigorne entretient donc un certain lien avec le mensonge puisqu’elle aime s’en prendre aux gens dupés et la posture d’escrime  de la bigorne aime à duper l’adversaire…. ).

Mais quand on parle de Bigorne, il serait dommage d’oublier son pendant : la chicheface/chichevache qui elle est l’équivalent pour les femmes.

En tout cas la chicheface mangeait toutes les femmes sauf celles méchantes et certains écrits médievaux encouragent la femme â prendre son mari à rebours afin de ne pas être mangée par la chicheface. .

Bigorne et chicheface étaient d’inséparables alliées, créatures damnées qui ont juré de semer la pagaille dans les ménages.

Le mensonge

Le thème du mensonge semble donc présent dans ces légendes Bigorne/chicheface, divers éléments semblent le suggérer.  Dans son ouvrage sur les légendes de Normandie, Amélie Bosquet explique que la Bigorne mangeait les trop bons maris (et qu’une pièce satirique avait été réimprimée à ce sujet au 18ème siècle) :  il se peut que la Bigorne incitait donc les hommes à ne pas être trop bons, donc à mentir. Cette pièce dont parle Amélie Bosquet s’intitule « Bigorne qui mange tous les hommes qui font le commandement de leurs femmes ».  Dans un recueil attribué au 16ème siècle, suivie de «  Chicheface qui mange toutes les femmes... » ces deux pièces sont précédées de deux balades intitulées « La Loyauté des femmes et La Loyauté des hommes, ».

Bigorne et chicheface dans la littérature médiévale

Ce thème du mensonge et de la loyauté lié au duo bigorne/chicheface existait probablement avant sa pugblication au 16ème siècle, mais Fiore vivait après la publication de la farce Bigorne et chicheface (tirée de « Renard le contrefait », 14ème siècle).

 La bigorne fut très présente dans diverses œuvres littéraires du 14ème siècle (Fiore vivait au 14ème puis 15ème siècle), et était connue dans divers pays voisins de la France. (Un poème ancien sur la bigorne et la chicheface écrit « en Toscane et en Normandie »….. ).

Bémol

Toutefois il se peut aussi que Fiore ne parlait pas de la bigorne créature mais tout simplement de la bigorne outil de forgeron (le terme « bigorne » ayant plusieurs significations). En tout cas cette pièce d’enclume et cette créature médiévale ont en commun d’être Bi-corne.

Pour terminer….

Tout cela reste hypothétique, mais voilà l’état actuel de mes recherches sur le sujet. Cet article a pour seul but de tenter d’envisager dans quelle mesure le contexte culturel des créatures médiévales ont pu influencer ou non la rédaction de ce manuel d’escrime. La machine à remonter le temps n’existe pas, Fiore ne peut donc malheureusement pas venir confirmer ou infirmer ces hypothèses. Il est facile de croire voir des symboles là où il n’y en n’a pas, c’est pourquoi je garde de grandes réserves concernant les hypothèses formulées dans cet article. 

 

Sources :

anonyme : « Physiologos » (commenté par Arnaud Zucker)

Aimeric Vacher : « monstres : bréviaire des créatures légendaires ou fantastiques » (éditions Dilecta)

Josy Marty Dufaut «  les animaux du moyen-âge réels et mythiques ».

Les traductions françaises du « Flos duellatorum » disponibles à la rubrique « bibliothèque/sources «  du site AMHE on web http://www.amheonweb.net/site/bibliotheque     

Google. 

 

 

 

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Published by Benoitreveur - dans Mon petit bestiaire
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