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15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 17:44

 

Fiore Dei Liberi et Filippo Vadi étaient des maîtres d’armes italiens du 15ème siècle, en pleine renaissance italienne. Le goût pour l’antiquité greco-romaine était alors  très à la mode. On retrouve donc dans leurs traités d’escrime de nombreuses allusions aux mythes grecs et romains, mais pas uniquement…..

Fiore et la mythologie romaine

Fior Furlano Dei Liberi (plus connu sous le nom de “Fiore Dei Liberi ») écrivit le « Flos Duellatorum » en 1409.  (J’ai déjà évoqué d’autres aspects de Fiore dans cet article  http://www.benoitreveur.info/article-symboles-et-creatures-du-moyen-age-europeen-la-face-cachee-de-fiore-dei-liberi-116753638.html ).  En parcourant son manuel j’ai cru voir quelques possibles allusions mythologiques. 

 

La  déesse Victoria/Victoire

Dans son manuel Fiore dessine différents bonshommes récurrents pour illustrer les principes stratégiques présents dans les illustrations techniques du manuel. Ces bonshommes portent tous un nom spécifique pour faciliter la compréhension des dessins techniques. C’est ainsi qu’une des légendes d’illustration d’un homme couronné tenant une palme explique : «  Et pour la Victoire je porte la palme dans la main droite parcequ’avec la lutte/abrazzare  il sait qu’il ne subsistera jamais »  (1)

Je présume que Fiore faisait ici allusion à la divinité romaine allégorique nommée Victoire/Victoria. D’abord déesse chez les grecs antiques (qui l’estimaient fille de Styx et de Pallante ou Pallas) et chez les sabins (qui la nommaient Vacuna), Victoria fut adoptée par les romains. Il s’agit d’une femme ailée tenant dans une main une couronne et dans l’autre une palme.  Le « dictionnaire de mythologie et de symbolique romaine » de Robert –Jacques Thibaud explique que Victoire/Victoria tendait la palme et la couronne aux héros qu’elle guidait dans leurs actions. Voilà probablement pourquoi la couronne et la palme sont également présents dans ce dessin du manuel de Fiore. Il peut s’avérer intéressant de noter que le dictionnaire de mythologie grecque et romaine de Joel Schmidt précise que Victoria était sœur de  Zélos (l’acharnement) , de Cratos (la puissance) et de Bia (la violence). Chez les grecs anciens , Victoria était nommée Nikê et toujours associée à la déesse Athéna (la stratégie) , d’où le nom Athêna Nikê que l’on trouve ça et là.

 

 

Le Larousse de Mythologie grecque et romaine de JC Belfiore nous apprend que la Nikê grecque couronnait les vainqueurs des Olympiades et elle fut progressivement très à la mode chez les militaires. Victoria avait deux temples à Rome : Sur le Palatin et sur le Capitole (et il semblerait qu’il aurait existé à Rome diverses déesses Victoire par quartiers, toutes plus ou moins similaires).

Concordia/La Concorde

Ce terme est présent deux fois dans le manuel de Fiore (une fois dans l’intro et une seconde fois dans la partie lutte/abrazzare).

Je crois que ce choix sémantique n’est probablement pas innocent chez Fiore puisque Concordia/la Concorde est une divinité allégorique de la mythologie romaine. Elle symboliserait la bonne entente sociale, conjugale et familiale. Elle a pour sœur la paix. Dans « mythologie grecque et romaine «, Commelin explique que Concordia est fille de Jupiter et Thémis (les lois, la justice, les délibérations impartiales) et qu’elle porte divers attributs dans les mains : certaines fois Concordia tient d’une main deux cornes d’abondance et dans l’autre une grenade (symbole d’union conjugale fructueuse) et d’autres fois elle tient un caducée quand elle symbolise le résultat d’une négociation. C’était  d’ailleurs souvent dans le temple principal romain  de Concordia (celui du Capitole) que le Sénat romain tenait ses assemblées.    Je crois donc possible qu’aux yeux de Fiore l’allégorie de  Concordia représentait l’aptitude à « négocier » telle ou telle situation dangereuse en adoptant un comportement  le plus approprié possible pour trouver un moyen ou un autre de sauver sa peau. Comme dans toute méthode de défense personnelle il s’agit probablement ici de savoir prendre en compte les divers paramètres circonstanciels, environnementaux, physiques et psychologiques de situations d’agressions diverses. Fiore dans son intro parle de Concordia surtout pour la partie » « abbrazare » du manuel , mais il est connu que certains secrets des maitres d’armes étaient volontairement évoqués implicitement , voire omis, mais rarement explicités dans leur manuels…Je crois donc que l’esprit de Concordia chez Fiore ne se limite probablement pas à la partie abrazzare). Le manuel de Fiore ne traitait pas de duel ni  de « lutte/escrime spectacle « animant les banquets, ni de mêlée  dans les batailles, mais de défense individuelle dans le contexte des agressions urbaines et rurales/forestières de l’époque.  En outre il peut être intéressant de noter que le caducée mythologique , tout comme le bâton d’Hermès sont bien connus pour symboliser la recherche/obtention d’un compromis et le rétablissement d’un équilibre des tensions.

La Vertu

Dans l’introduction du Flos Duellatorum, Fiore parle de Vertu (au singulier, tandis qu’il parle de vertus/qualités n’ayant rien à voir dans une autre partie du manuel). Vertu est une divinité allégorique de la mythologie romaine. Vertu était représentée comme une femme simplement vêtue, portant ou tenant une couronne de lauriers, parfois elle tient une pique ou un sceptre, parfois cette femme possède des ailes. Dans son ouvrage,  Commelin explique que ces ailes symbolisent son élévation au dessus du « vulgaire » (le « vulgus «  latin).

En outre Fiore évoque brièvement le concept de justice, mais sous un angle plus influencé par la chevalerie médiévale que par celui de la déesse allégorique « Justice » de la mythologie romaine.

Notes (1) :  voilà ma traduction française approximative de la traduction anglaise du manuel de Fiore trouvée sur le site web « the exiles », cf bibliographie en fin d’article.

Mythes et créatures chez Filipo Vadi

Filippo Vadi était un maître d’armes pisan , il écrivit entre  1482 et 1487 un traité d’arts martiaux  pour le duc Guido de Montefeltro   (C’est ce Guido De Montefeltro qui quelques années plus tard chassa du trône le machiavélique César Borgia …). Dans son manuel Vadi fait des phrases longues et nombreuses, il était très vraisemblablement un érudit des salons italiens de l’époque.  Sa méthode et traité de combat comportent des influences des maîtres d’armes germaniques, mais reprend aussi certaines éléments du « Flos duellatorum » de Fiore (Tout comme Fiore , le manuel de Vadi comprend lui aussi un arsenal complet de divers chapitres : dague, épée, lance, lutte à mains nues, épée-lance, hallebarde, etc..)

LA « lumière de Mars » et l’Egide.

Au début du manuel, dans le premier chapitre, Vadi écrit entre autres : «  l’escrime est née de la géométrie et sous son égide elle se termine »   mais aussi plus loin

 « la géométrie et ma musique s’assemblent dans la vertu scientifique de l’épée pour aviver la grande lumière de Mars » (2)

Je crois inutile de rappeler que Mars est le dieu romain de la guerre, mais aussi  de la fertilité agricole, de la jeunesse et du printemps (le Mars d’origine et à ne pas confondre avec Arès puisque Mars est le descendant de cultes de peuples italiques antérieurs à l’empire romain, par exemple la figure de Quirinus qui était un dieu équivalent chez les sabins).  L’étude comparée que mène Vadi entre musique et escrime me semble peu surprenante puisque Mars fut d’abord formé par Priape (autre dieu lié à la fertilité, dieu à connotation souvent libidinale qui peut être intéressant à voir mis en comparaison avec certains symboles phalliques classiques de l’escrime et de l’épée) à la pratique de l’athlétisme et de la danse car ces matières étaient considérées comme prélude à la guerre (comme nous le rappelle Commelin dans son ouvrage de mythologie grecque et romaine).   Or qui dit danse dit… musique. L’égide est un emprunt que les cultes romains antiques ont fait auprès  de la mythologie grecque : il s’agit de la tête de la gorgone Méduse (cf le mythe grec de Persée qui tranche la tête de méduse , mis en scène dans  le vieux film «  le choc des titans »). L’égide à tête de Méduse est généralement représentée sur le plastron du dieu Mars. L’Egide de Mars possède un rôle la fois offensif et défensif : protéger grâce au bouclier/plastron, mais aussi changer en pierre quiconque la regarde puisque la tête de Méduse possède ce pouvoir. A ce sujet Je trouve intéressant de noter que Vadi parle de pratiquer certains mouvements d’escrime qui ont cette double fonction simultanée : offensive et défensive. Vadi parle en effet à plusieurs reprises d’être à la fois offensif et défensif dans le même mouvement d’épée.

La mantichore….

Concernant une des postures de garde de la partie « épée en armes  » du manuel, Vadi écrit (je me fonde ici sur la traduction Française de Chaize, cf biblio de fin d’article) : « je suis la garde du léopard serein qui avec la queue te donne le venin ».

Cette phrase me fait penser à la manticore :  créature léonine qui donne le venin par sa queue de scorpion. Mon article  de 2010 sur la manticore est ici http://www.benoitreveur.info/article-la-manticore-63493839.html   (Pour résumer : la manticore vient de la mythologie persane et fut ensuite adaptée par Pline l’ancien, il s’agit d’une créature symbolisant entre autres la séduction).       Le nouvel ouvrage 2013 de Josy Marty Dufaut intitulé « les créatures fantastiques » souligne cette fois que la manticore symbolise à la fois le « mal » ,  le coté obscur  d’une personne mais aussi, comme les autres créatures hybrides à tête humaine, elle parle de « déchéance vers l’animalité ». En termes religieux /moraux, je pense qu’elle a probablement raison, mais  en termes d’arts guerriers je pense que cette image de la manticore n’a rien à voir avec la déchéance, mais plutôt avec une façon d’utiliser et canaliser l’agressivité/animalité de l’escrimeur afin qu’il puisse être vicieux et combatif tout en ayant un bon self control (l’escrime demandant finesse, dextérité  et maîtrise de soi). D’ailleurs Marty Dufaut explique plus loin dans son chapitre paru en 2013 que  dans un vieux bâtiment religieux de Metz on aurait retrouvé une manticore à visage humain (de telles manticores à visage humain semblaient assez fréquentes autrefois). Cette tête humaine mêlée à un corps de lion me semble clairement indiquer le mélange « combativité/instinctivité animale » et self control/intelligence de ce genre d’images animalières (qui sont depuis longtemps célèbres  dans un certain nombre d’arts martiaux asiatiques avec leurs propres images d’animaux réels et imaginaires spécifiques à diverses cultures d’Asie). Le visage et tête humain peut sembler indiquer que cet escrimeur appliquant le principe de la  manticore n’a pas « perdu la tête », malgré l’animalité présente et exprimée/canalisée dans son comportement guerrier, (puisque la tête humaine symbolise la lucidité , la rationalité, Vadi ne cesse de parler de » raison humaine »  et d’intelligence humaine  tout au long de son manuel ). Voilà pourquoi on peut penser ici  à une animalité (combativité, instinctivité, etc) canalisée mêlée à la rationalité et self control humains. D’ailleurs la version originale du manuel écrit « leopardo sereno » :  ce « leopard «  est donc calme, serein  (NB : il n’est pas si surprenant de voir que Vadi ait écrit « léopard » pour en fait mentionner ce qui correspond plutôt à une manticore : dans les bestiaires médiévaux chrétiens  il était fréquent de désigner une créature par le nom d’une autre créature /animal… le cas le plus connu étant bien sur « serpent/dragon » qui était souvent synonymes au moyen âge).  

L’ours

Dans un passage du manuel, Vadi semble  également dire d’adopter le comportement gestuel (et peut être aussi psychologique) de l’ours en combat.

Il semble donc pouvoir s’agir ici des « berserkers » popularisés par les mythes et légendes Germano scandinaves…. Vadi s’étant inspiré entre autres de maîtres d’armes germaniques, il ne me semble pas impossible que Vadi se soit intéressé à la mythologie germano –scandinave. Le berseker semble plus en proie aux risques de « pêter un cable » , voilà pourquoi je ne suis certain que Vadi parlait ici d’adopter ici l’attitude psychologique du berserker (mais concernant le comportement gestuel de l’ours, cela me semble faire peu de doute).

Divers

On trouve aussi chez Vadi les gardes du sanglier (là aussi  se trouve toute une symbolique médiévale ) , du faucon (idem), et su serpent (donc très vraisemblablement synonyme de dragon puisque serpent et dragon étaient souvent synonymes au moyen âge/renaissance mais je vais vous épargner une redite sur les dragons chrétiens du moyen âge, mes autres articles ayant déjà traité ce thème à maintes reprises).   Ces dernières symboliques animalières sont médiévales donc hors sujet dans cet article.

Tout cela n’est qu’hypothèses et suppositions puisque Fiore et Vadi ne peuvent malheureusement pas revenir à notre époque pour nous expliquer de vive voix les arcanes de leurs manuels (et de nombreux secrets sont probablement morts avec ces deux auteurs)…. Il se peut que j’aie mal interprété certains passages de ces manuels. Mais voilà , en gros , l’état actuel de mes recherches sur le sujet…

Note (2) tiré de la traduction française que P. A Chaize a faite du traité de Vadi, cette traduction française est trouvable sur le site web mis en biblio

 Pour la partie intro et abbrazare de Fiore il y a aussi la traduction française de Remi Poncelet qui est trouvable sur google et qui elle aussi m’a servi par moments pour écrire cet article, mes bases de latin ne me suffisant pas toujours pour comprendre certaines des phrases italiennes, puisque je ne parle pas italien. Il existe également une nouvelle traduction française de Vadi qui a été publiée il y a quelques mois par une autre personne, je n’ai pas encore eu le temps de la regarder et me suis donc fondé sur celle de Chaize.

Bibliographie :

Josy Marty Dufaut «  les créatures fantastiques » (2013) 

Traduction française de Vadi faite par Pierre-Alexandre Chaize : http://laghilde.free.fr/L'%E9p%E9e/Traduction%20Vadi.pdf

Le site Amhe on web : http://www.amheonweb.net/site/bibliotheque

« dictionnaire de mythologie et de symbolique romaine » par Robert-Jacques Thibaud

« Mythologie grecque et romaine » par Commelin

« Grand dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » par Jean Claude Belfiore

« Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » de Joel Schmidt

La traduction française de l’intro et de la partie lutte/abbrazzare de Fiore faite par Rémi Poncelet  http://peamhe.wordpress.com/articles/traduction-de-lutte-fiore/

Les traduction et transcriptions anglaises de Fiore http://www.the-exiles.org/FioreProject/Project.htm

Il existe aussi une traduction française de Fiore disponible sur le site de la BNF

Ci dessous une des nombreuses images anciennes montrant une manticore à visage humain 

 

 

Manticore--1-.jpg

Source image creepypasta.wikia.com

 

l’image ci-dessous démontre une des gardes de la partie « épée-lance » du manuel de Vadi

vadifight.png

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Published by Benoitreveur - dans Mythes
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