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cestbeaulesreves

Bienvenu(e)s sur ce blog dédié aux mythes, contes et légendes classiques mais aussi à la fantasy et à la science fiction (notamment contes de SF et suites futuristes de légendes, dans mon livre "Les mémoires du Galaxytime").

Mythologie chez Fiore et Vadi

 

Fiore Dei Liberi et Filippo Vadi étaient des maîtres d’armes italiens du 15ème siècle, en pleine renaissance italienne. Le goût pour l’antiquité greco-romaine était alors  très à la mode. On retrouve donc dans leurs traités d’escrime de nombreuses allusions aux mythes grecs et romains, mais pas uniquement…..

Fiore et la mythologie romaine

Fior Furlano Dei Liberi (plus connu sous le nom de “Fiore Dei Liberi ») semble avoir écrit un ouvrage en 1409. Son enseignement semble avoir servi de base pour un livre probablement plus récent,  connu sous le nom de « Flos Duellatorum .  (J’ai déjà évoqué d’autres aspects de Fiore dans cet article  http://www.benoitreveur.info/article-symboles-et-creatures-du-moyen-age-europeen-la-face-cachee-de-fiore-dei-liberi-116753638.html ).  En parcourant son manuel j’ai cru voir quelques possibles allusions mythologiques. 

 

La  déesse Victoria/Victoire

Dans son manuel Fiore dessine différents bonshommes récurrents pour illustrer les principes stratégiques présents dans les illustrations techniques du manuel. Ces bonshommes portent tous un nom spécifique pour faciliter la compréhension des dessins techniques. C’est ainsi qu’une des légendes d’illustration d’un homme couronné tenant une palme explique q’il porte la palme dans sa main en raison de la victoire, (« palma della nostra vittoria ») il évoque aussi la lutte à mains nues.

Je présume que l’auteur de cet ouvrage sur le système de Fiore faisait probablement allusion à la divinité romaine allégorique nommée Victoire/Victoria. D’abord déesse chez les grecs antiques (qui l’estimaient fille de Styx et de Pallante ou Pallas) et chez les sabins (qui la nommaient Vacuna), Victoria fut adoptée par les romains. Il s’agit d’une femme ailée tenant dans une main une couronne et dans l’autre une palme.  Le « dictionnaire de mythologie et de symbolique romaine » de Robert –Jacques Thibaud explique que Victoire/Victoria tendait la palme et la couronne aux héros qu’elle guidait dans leurs actions. Voilà probablement pourquoi la couronne et la palme sont également présents dans ce dessin du manuel de Fiore. Il peut s’avérer intéressant de noter que le dictionnaire de mythologie grecque et romaine de Joel Schmidt précise que Victoria était sœur de  Zélos (l’acharnement) , de Cratos (la puissance) et de Bia (la violence). Chez les grecs anciens , Victoria était nommée Nikê et toujours associée à la déesse Athéna (la stratégie) , d’où le nom Athêna Nikê que l’on trouve ça et là.

Le Larousse de Mythologie grecque et romaine de JC Belfiore nous apprend que la Nikê grecque couronnait les vainqueurs des Olympiades et elle fut progressivement très à la mode chez les militaires. Victoria avait deux temples à Rome : Sur le Palatin et sur le Capitole (et il semblerait qu’il aurait existé à Rome diverses déesses Victoire par quartiers, toutes plus ou moins similaires).

Concordia/La Concorde

Ce terme est présent deux fois dans le manuel de Fiore (une fois dans l’intro et une seconde fois dans la partie lutte/abrazzare).

Je crois que ce choix sémantique n’est probablement pas innocent chez Fiore puisque Concordia/la Concorde est une divinité allégorique de la mythologie romaine. Elle symboliserait la bonne entente sociale, conjugale et familiale. Elle a pour sœur la paix. Dans « mythologie grecque et romaine «, Commelin explique que Concordia est fille de Jupiter et Thémis (les lois, la justice, les délibérations impartiales) et qu’elle porte divers attributs dans les mains : certaines fois Concordia tient d’une main deux cornes d’abondance et dans l’autre une grenade (symbole d’union conjugale fructueuse) et d’autres fois elle tient un caducée quand elle symbolise le résultat d’une négociation. C’était  d’ailleurs souvent dans le temple principal romain  de Concordia (celui du Capitole) que le Sénat romain tenait ses assemblées.    Je crois donc possible qu’aux yeux de Fiore l’allégorie de Concordia représentait l’aptitude à « négocier » telle ou telle situation dangereuse en adoptant un comportement  le plus approprié possible pour trouver un moyen ou un autre de sauver sa peau. Comme dans toute méthode de défense personnelle il s’agit probablement ici de savoir prendre en compte les divers paramètres circonstanciels, environnementaux, physiques et psychologiques de situations d’agressions diverses. Fiore dans son intro semble évoquer Concordia surtout pour la partie » « lutte » du manuel , mais il est connu que certains secrets des maitres d’armes étaient volontairement évoqués implicitement , voire omis, mais rarement explicités dans leur manuels…Je crois donc que l’esprit de Concordia chez Fiore ne se limite probablement pas à la partie abrazzare). Le manuel de Fiore ne traitait pas de duel ni  de « lutte/escrime spectacle « animant les banquets, ni de mêlée  dans les batailles, mais de défense individuelle dans le contexte des agressions urbaines et rurales/forestières de l’époque.  En outre il peut être intéressant de noter que le caducée mythologique , tout comme le bâton d’Hermès sont bien connus pour symboliser la recherche/obtention d’un compromis et le rétablissement d’un équilibre des tensions.

La Vertu

Dans l’introduction du Flos Duellatorum, Fiore parle de Vertu (au singulier, tandis qu’il parle de vertus/qualités n’ayant rien à voir dans une autre partie du manuel). Vertu est une divinité allégorique de la mythologie romaine. Vertu était représentée comme une femme simplement vêtue, portant ou tenant une couronne de lauriers, parfois elle tient une pique ou un sceptre, parfois cette femme possède des ailes. Dans son ouvrage,  Commelin explique que ces ailes symbolisent son élévation au dessus du « vulgaire » (le « vulgus «  latin).

En outre Fiore évoque brièvement le concept de justice, mais sous un angle plus influencé par la chevalerie médiévale que par celui de la déesse allégorique « Justice » de la mythologie romaine.

Mythes et créatures chez Filipo Vadi

Filippo Vadi était un maître d’armes pisan, il écrivit entre  1482 et 1487 un traité d’arts martiaux  pour le duc Guido de Montefeltro. Dans son manuel Vadi fait des phrases longues et nombreuses, il était très vraisemblablement un érudit des salons italiens de l’époque.  Sa méthode et traité de combat comportent des influences des maîtres d’armes germaniques, mais reprend aussi certaines éléments du « Flos duellatorum » de Fiore (Tout comme Fiore , le manuel de Vadi comprend lui aussi un arsenal complet de divers chapitres : dague, épée, lance, lutte à mains nues, épée-lance, hallebarde, etc..)

Mars et Minerve

Au début du manuel, dans le premier chapitre, Vadi semble évoquer l’égide, mais aussi semble établir un lien entre les arts de son époque, une approche scientifique de l’escrime et le dieu Mars. ("luna del Marte" ). Le " nouveau dictionnaire italien-françois et italien françois suivi d'un autre dictionnaire latin -françois -italien " (JH Widerhold, circa 1677) donne : " Mars , dieu des armes : Marte ".

Je crois inutile de rappeler que Mars est le dieu romain de la guerre, mais aussi de la fertilité agricole, de la jeunesse et du printemps (le Mars d’origine et à ne pas confondre avec Arès puisque Mars est le descendant de cultes de peuples italiques antérieurs à l’empire romain, par exemple la figure de Quirinus qui était un dieu équivalent chez les sabins).  L’étude comparée que mène Vadi entre musique et escrime me semble peu surprenante puisque Mars fut d’abord formé par Priape (autre dieu lié à la fertilité, dieu à connotation souvent libidinale qui peut être intéressant à voir mis en comparaison avec certains symboles phalliques classiques de l’escrime et de l’épée) à la pratique de l’athlétisme et de la danse car ces matières étaient considérées comme prélude à la guerre (comme nous le rappelle Commelin dans son ouvrage de mythologie grecque et romaine).  Or qui dit danse dit… musique.

Le début du texte mentionne aussi Mars mais également Minerve.

Le dictionnaire de mythologie de Belfiore (cf biblio ci-dessous) décrit Minerve comme une équivalente partielle romaine d'Athéna (déesse de la stratégie). il explique que Minerve préside aux arts , à l'intelligence et à la prudence et au courage.

La mantichore….

Concernant une des postures de garde de la partie « épée en armes  » du manuel, Vadi mentionne un « leopardo sereno » qui par sa queue semble injecter un venin à son adversaire. ("Son posta di leopardo sereno che con la coda te daro il veneno")

Cela peut faire penser à la manticore :  créature fauve qui donne le venin par sa queue de scorpion. Mon article  de 2010 sur la manticore est ici http://www.benoitreveur.info/article-la-manticore-63493839.html   (Pour résumer : la manticore vient de la mythologie persane et fut ensuite adaptée par Pline l’ancien, il s’agit d’une créature symbolisant entre autres la séduction).       Le nouvel ouvrage 2013 de Josy Marty Dufaut intitulé « les créatures fantastiques » souligne cette fois que la manticore symbolise à la fois le « mal » ,  le coté obscur  d’une personne mais aussi, comme les autres créatures hybrides à tête humaine, elle parle de « déchéance vers l’animalité ». Le visage et tête humain peut sembler indiquer que cet escrimeur appliquant le principe de la  manticore n’a pas « perdu la tête », malgré l’animalité présente et exprimée/canalisée dans son comportement guerrier, (puisque la tête humaine symbolise la lucidité , la rationalité, Vadi ne cesse de parler de » raison humaine »  et d’intelligence humaine  tout au long de son manuel ). Voilà pourquoi on peut penser ici  à une animalité (combativité, instinctivité, etc) canalisée mêlée à la rationalité et self control humains. 

Tout cela n’est qu’hypothèses et suppositions puisque Fiore et Vadi ne peuvent malheureusement pas revenir à notre époque pour nous expliquer de vive voix les arcanes de leurs systèmes de combat, mais voilà , en gros , l’état actuel de mes recherches sur le sujet…

Article écrit par Benoit Rêveur, novembre 2013

Bibliographie :

« Flos Duellatorum »  livre sur l’art du combat selon Fiore Dei liberi  https://www.aemma.org/onlineResources/liberi/flos_dellaSpada.pdf

Filippo Vadi :  « De arte gladiatoria dimicandi » https://wiktenauer.com/wiki/Philippo_di_Vadi

Josy Marty Dufaut « les créatures fantastiques » (2013) 

 « dictionnaire de mythologie et de symbolique romaine » par Robert-Jacques Thibaud

« Mythologie grecque et romaine » par Commelin

« Grand dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » par Jean Claude Belfiore

« Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » de Joel Schmidt

 

extraite de 'Four footed beasts" une créature  manticore par E. Topsell (circa 1607)

extraite de 'Four footed beasts" une créature manticore par E. Topsell (circa 1607)

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