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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 22:00

 

Lucien de Samosate (2ème siècle après JC), écrivit en grec de nombreuses satires mythologiques et philosophiques. Il inspira de nombreuses œuvres et auteurs ultérieurs, notamment Fénelon, Boileau, Goethe, Voltaire (Micromégas), Cyrano de Bergerac  « les voyages de Gulliver », le conte du Baron de Münchausen, etc…Lucien représente un modèle d’iconoclaste virtuose  dont l’esprit acéré fit  probablement trembler bien des « grands sachants » de son époque.  Dans « avant-propos ou Dionysos »,  Lucien donne un nouveau souffle au mythe de Dionysos et des créatures mythologiques formant son cortège (satyres, silènes, etc).

Je vous propose d’abord mon petit « résumé interprétatif » de cet « avant-propos ou Dionysos » :  

Il s’agit d’une prolalia d’environ 5 pages. Lucien y décrit d’abord une bataille que le cortège de Dionysos livrerait dans les terres d’un peuple imaginaire nommé « Indiens ». Les femmes de cette « armée dionysiaque » brandissent des tiges de bois de lierre sans pointe métallique et un bouclier faisant du bruit quand il est touché (tambourins et baguettes pris pour des  lances et boucliers lorsque décrits du point de vue du camp adverse).   Commandés par Dionysos, ils utilisent le feu contre l’armée de ce peuple imaginaire qui au départ ne voit pas l’intérêt de les combattre, jugeant ces « guerriers dionysiaques » trop grotesques et trop pitoyables pour représenter un danger. Puis la bataille fait rage et Lucien stoppe son récit afin d’expliquer que cette fiction est similaire aux préjugés de son lectorat et de ses spectateurs : ils lui donnent une étiquette de comique et sont surpris de voir du sérieux dans ses satires. Lucien propose donc au lecteur de « jouer le jeu » en s’ouvrant à ses originalités dans le but de mieux comprendre son propos. On croit aussi deviner de la part de Lucien une critique générale des méfaits des préjugés  cultivés envers la nouveauté et l’originalité, et il reste loisible de subodorer aussi une probable mise en garde concernant les préjugés ethnocentriques. Puis Lucien nous décrit ensuite le pays imaginaire  des Indiens Machléens, avec trois sources : une pour Pan, une pour les satyres et une autre pour Silène. Les habitants boivent selon leurs besoins à l’une ou l’autre des ces sources. Lucien explique que l’homme jeune correspond à la figure du satyre. L’homme adulte peut devenir comme Pan et l’homme âgé comme Lucien se rapproche de Silène. Lucien semblant avoir bu à la source de Silène (et prétendant avoir abusé du vin en écrivant ce récit) met alors en avant l’éloquence intelligente du sage et âgé Silène en se comparant à lui et en évoquant Mémos afin de justifier son autoparodie (évitant ainsi une possible dérive narcissique ? Procédé classique de fausse modestie ? A chacun de voir..)…. Et Lucien termine ainsi  son court récit dans un esprit très « in vino veritas »…..

(Ce « résumé » n’en n’est donc pas vraiment un , dans la mesure où il contient certaines de mes impressions concernant ce texte).

Dionysos

 Je crois inutile de présenter Dionysos dieu du vin, de la vigne et des orgies au rythme de musique et danses spécifiques, ni les célèbres satyres, bacchantes et autres ménades accompagnant Dionysos. La vocation civile et sociale des fêtes dionysiaques semble évidente.  Lucien évoque aussi le terme des « mystères «. J’ai appris dans le dictionnaire mythologique de Belfiore, que Dionysos était parfois célébré lors de certains « mystères ». Ces derniers restèrent toutefois plus brefs et plus méconnus que ceux d’Eleusis. Mais les thèmes d’ Eleusis et de  Dionysos présentent des similitudes concernant  la fertilité agricole (via Déméter). Lucien en utilisant le terme correspondant aux célébrations des « mystères » visait-il ici seulement les bacchanales antiques nommées « mystères » ou également les célébrations liées à Eleusis et Déméter ?

Bien entendu l’élément parodique ajouté par Lucien s’illustre par la transformation du très civil cortège dionysiaque en armée de guerriers assoiffés de sang. Les baguettes des tambours musicaux deviennent des armes, l’âne de silène pousse (je cite) « des braiments martiaux » (fin de citation). L’armée de Dionysos attaque les peuples indiens avec le feu venant de la foudre de Zeus, père de Dionysos.

Il  me semble qu’en mythologie classique, Dionysos/Bacchus , rejoindrait plus ou moins Priape et Mars sur le thème de la fertilité agricole et de la vigueur sexuelle (cf mon paragraphe sur Mars et Priape dans cet article-ci http://www.benoitreveur.info/article-mythologie-chez-fiore-et-vadi-121137191.html).  Dans ce vieil article j’évoquais aussi  le fait que Priape enseigna la danse à Mars (tel que présenté  par Commelin). Je crois que  le thème de la danse , avec son potentiel de prélude  martial  (évoqué brièvement par Commelin), est donc commun au cortège dionysiaque et au duo Priape/Mars de la mythologie classique. J’ai l’impression qu’outre la mise en condition psychologique et le travail sur le corps, le rapport à l’espace, l’attitude (etc) , les danseuses et danseurs d’aujourd’hui ou d’autrefois présentent souvent des aptitudes leur donnant des facilités dans la pratique des arts martiaux. Le lien entre danse et guerre et leurs similitudes de paramètres mis en oeuvre me semblent donc pertinents.  Dans son « avant propos ou Dionysos » Lucien me semble faire le choix de parodier la guerre en utilisant  des ressorts comiques assez similaires à la bataille opposant sélénites à héliotes dans le tome A des « histoires vraies » (cf en fin d’article) .  Je crois qu’en utilisant ces fondements thématiques, Lucien incorpore peut-être des éléments de sérieux à l’intérieur de sa satire. (Lucien affirme qu’il y a du sérieux dans sa satire, mais n’explique pas clairement en quoi ni à quels endroits. Lucien adore nous proposer des « jeux de pistes ». Donc peut-on trouver Lucien  taquin ? Accoucheur d’esprits ? Ou parfois un peu chafouin ?). 

 De plus les ouvrages de mythologie classique nous apprennent que  certaines fêtes dionysiaques avaient lieu  au mois de mars, ce qui me semble pouvoir renforcer le lien thématique entre Dionysos, Priape et Mars.  Le remarquable ouvrage de Catherine Salles (cf biblio de fin d’article) explique que les fêtes dionysiaques remplissaient une fonction de folie extatique et de transgression des règles morales et sociales. Cet aspect me semble présenter une possible analogie avec la guerre (ce qui est plus facilement  permis en tant de guerre ne l’est pas forcément  en tant de paix).   Je crois aussi intéressant de noter la chose suivante :  tous les dictionnaires mythologiques nous rappellent que les fêtes dionysiaques constituaient l’occasion de danses et  de festivals d’art dramatique. Le thème des satires théâtrales et de la danse sacrée des satyres étant mis à l’honneur dans ces fêtes. 

 

Satyres, Silène  et Pan

Les silènes, sortes de satyres devenus  âgés, bedonnants et un peu plus assagis (bien que ne reniant pas les orgies faites de sexe, vin et danses dionysiaques) se distinguent toutefois de leur probable « père archétypique » : le personnage mythologique de Silène.

Ce dernier , tout comme son père  le dieu Pan, possède le pouvoir de divination (mais pas seulement).  De plus Silène fut le professeur/mentor de Dionysos.    Lucien parle de l’âne de Silène.

Je trouve intéressant de s’attarder sur le mythe classique de Midas et Silène (version résumée à partir  du Larousse de Belfiore) :

Midas parvient à enlever Silène après l’avoir enivré en mettant du vin dans une fontaine à laquelle buvait Silène. Depuis elle fut nommée « fontaine de Midas ». Le sage et érudit Silène obtient sa  liberté de Midas et lui révèle deux « vérités » :

le bien humain le plus précieux serait de ne jamais naître

le second don humain le plus précieux serait de mourir le plus tôt possible

Au sujet de la « première vérité » révélée par Silène à Midas, on peut se demander s’il ne s’agit pas ici d’une idée similaire au « traumatisme de la naissance »,  environ deux millénaires avant que la psychanalyse et psychiatrie modernes ne formulent ce célèbre concept. 

  Concernant ces deux « vérités «  énoncées par Silène à l’attention de Midas, sommes-nous ici en présence de concepts plutôt platoniciens  tels la fameuse  théorie de la réminiscence, le monde des idées, l’opposition entre éternité de l’âme et le caractère éphémère du corps, et autres choses dans cette veine ?

Et si cette idée proposée par Lucien  au sujet de la « vérité »  de Silène révélée par le vin constituait aussi une allusion au caractère de « vérité » des indications que Silène donna à Midas dans le mythe classique ?   Commelin nous rappelle que selon Virgile, Silène possédait une expérience et un savoir profonds faisant de Silène une sorte de « sage » érudit.  Toutefois le dictionnaire mythologique de J . Schmidt précise que Silène, considéré comme un philosophe prophète,  refusant  systématiquement de faire étalage de son savoir, ne devint loquace que sur l’insistance de Midas.

Lucien évoque brièvement le dieu Pan,  pour Lucien l’adulte est donc en proie à des souffrances analogues à celles de Pan (tandis que l’enfant s’apparente au schéma du satyre et la personne âgée à Silène). Les ouvrages de mythologie classique n’ont de cesse de nous expliquer que Pan était souvent éconduit par les femmes. Ils nous apprennent également  que le terme « panique » vient de Pan. Il s’agirait d’une peur non canalisée,  faisant perdre tous ses moyens et contrôlant la personne dans son entier, « pan » signifiant en grec « tout ». Je me demande parfois si  Lucien, avec ses propres termes et conceptions, ne voulait pas suggérer une allusion au stade d’oralité via la flûte de Pan (de par les cris « évoé «  du cortège dionysiaque version Lucien mais aussi via le fait de boire « à la source de silène », Lucien aimant souvent faire des allusions sexuelles dans ses textes).

Bémol : Dans « la mythologie, ses dieux, ses héros ses légendes » (par Edith Hamilton), on apprend que  Dionysos et son vin symboliseraient la créativité et l’insouciance mais que le vin dans la mythologie classique possèderait un aspect certaines fois positif d’autres fois négatif, selon l’usage qui en est fait.

  Lucien ne me semble probablement pas avoir tenu compte de cet aspect ambigu  du vin dans la mythologie classique, à moins qu’il n’ait voulu le faire au début du récit en décrivant la « transe délirante » des bacchantes, ménades et satyres.

Momos 

En note de bas de page d’ »avant-propos ou Dionysos, « Anne-Marie Ozanam explique que Momos est une ancienne divinité de la raillerie, Lucien nommant explicitement Momos (cf ci-dessus). Le dictionnaire mythologique de J.  Schmidt définit Momos comme déesse de la critique et des sarcasmes, très amie avec Comos, dieu des festins. Elle fut reprise par Hésiode. La légende la plus connue mettant Momos en scène est la suivante : elle se riait d’un homme façonné par Vulcain qui avait omis de laisser dans le buste de son rejeton un trou permettant de lire ses pensées les plus intimes.    Ce mythe de Momos se trouve ainsi relaté dans l’ouvrage de J Schmidt. Le dictionnaire mythologique de Belfiore  précise que Momos est également déesse de la dérision, de l’ironie et de la critique. Belfiore ajoute que le mythe de Momos symbolise le caractère imparfait de toute chose existante et donc la vulnérabilité à la critique.

« Chapitre oublié » des « histoires vraies » de Lucien ?

Dans l’édition « Voyages extraordinaires » de Lucien (commentée et notée par Ozanam et J Bompaire)  il est écrit que selon certains, ce texte (« Avant –propos ou Dionysos ») constituerait une sorte de transition entre le tome A et le tome B des « histoires vraies » (aka « histoires véritables »)  de Lucien de Samosate.  Ces « Histoires vraies » (mon article sur « histoires vraies ici http://www.benoitreveur.info/article-lucien-de-samosate-de-la-science-fiction-antique-58222747.html  ) sont souvent considérées comme le tout premier récit de science-fiction . D’autres expliquent que Lucien restait dans un esprit se rapprochant plus du mythologique que de la science fiction à proprement parler.

En tous cas l’ »avant-propos ou Dionysos » ne comporte aucun élément permettant de le classer en science-fiction, si ce n’est le ton  de Lucien pouvant faire penser à l’esprit critique de certaines œuvres de science-fiction,  dans la mesure où Lucien semble parodier les mythes et usages de son époque.

Je crois intéressant aussi de noter  le fait que les éléments comiques formulés par Lucien lors de la bataille contre les « indiens » dans l’ »avant propos ou Dionysos » présentent des ressemblances avec certaines scènes de bataille des « Histoires vraies » (éléments végétaux inoffensifs dans les deux cas.).  Ce décalage comique entre la situation de guerre et les armes utilisées pour livrer bataille permet d’atténuer voire parodier l’aspect tragique d’une situation de guerre.


En relisant « histoires Vraies (« histoire véritable » ) tome A et B, comment cet « avant propos ou Dionysos peut–il s’intégrer à ce récit  ? En tant qu’interlude entre le tome A et le tome B des « histoires vraies » ? Possible prélude au tome A des « histoires vraies ? S’agit-il plutôt d’un ouvrage impossible à lier aux « histoires vraies » ?  A chacun de voir….

Avant que cet article ne risque de déclencher une éventuelle  polémique endémique et à titre informatif pour les gens qui seraient tentés de googeliser « Lucien de Samosate résumé » : par cet article blog je tentais juste de faire plaisir en partageant autour d’un centre d’intérêt. Lucien n’est pas pour autant mon « maître à penser »  et je ne suis pas la réincarnation de Lucien.  Cet article vise à proposer mes axes actuels de questionnement, rien de plus.

Bibliographie

 versions bilingues (grec

et français) de ces récits de Lucien :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Lucien/table.htm (œuvres de Lucien)

Recueil « Voyages extraordinaires » de Lucien de Samosate (avant-propos ou dionysos, histoires vraies tome A et B , Icaroménnipe, la traversée ou le tyran et autres récits de voyage), préfacé et commenté et noté  par AM Ozanam et J Bompaire.

Mythologie 

JC Belfiore : « grand dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » (ed. Larousse)

Commelin : « mythologie grecque et romaine ».

J. Schmidt « dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » (édition ancienne et édition 2013)

« La mythologie, ses dieux, ses héros ses légendes » (par Edith Hamilton),

 

« La mythologie grecque et romaine «  par Catherine Salles, (édition  2013)

 


 

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Published by Benoitreveur - dans Mythes
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