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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 15:02

 

 

Selon les versions, le titre de ce conte varie : « prince à «(la) tête de singe » ou encore « pays des margriettes ».   Il existe je crois de nombreuses choses cachées derrière ce conte dont j’ai relaté une des versions ici http://benoitreveur.over-blog.com/article-30352700.html

Contexte culturel 

Ce conte est normand. Les « margriettes «  sont en fait les marguerites. Le « pays des margriettes «  n’est pas exactement localisé, mais divers éléments portent à croire que ce conte vient de la région du Cotentin, département de la Manche car dans une version la jeune fille devenant princesse se prénomme Fanchon, le prince s’appelle Raoul, l’action du début est située aux environs de Carentan (et précise que la fée des margriettes se nomme Mélusine……). La version disponible à la bibliothèque de Lisieux, quant à elle,  formule à la fin du conte une critique du mariage de complaisance, cette version porte la mention  « conté par la mère Georges ». Je serais donc surpris que cette « mère Georges » remonte à plus de 200 ans, mais il n’est pas impossible que ce thème du mariage forcé/de complaisance soit apparu à une époque contemporaine de Maupassant,  qui adorait traiter ce thème dans ses œuvres.  Il est probable que si la littérature de l’époque à traité ces thèmes, c’est que cela faisait partie des préoccupations de nombreux gens de  cette époque.

Dans cette version conservée à la bibliothèque de Lisieux, on apprend que le « tro » est un élément de patois normand, sur la version numérisée il est explique en notes de bas de page :

 «  Le trô ou trouil est une sorte de dévidoir vertical qui sert à mettre en écheveau le fil roulé sur des fuseaux. Le dévidoir dont il est question plus loin, sert à mettre en peloton le fil qu'on a mis en écheveau au moyen du trô. »  (source http://www.bmlisieux.com/normandie/contes02.htm )  

Le rouet dans le château des margriettes constitue une très vraisemblable allusion à la célèbre  et très ancienne tradition dentellière en Basse-Normandie, il se peut donc par exemple  que ce « château des margriettes » soit situé/imaginé vers Bayeux ou même vers Alençon ou toute autre ville normande célèbre pour ses dentelles.

Le singe

L’élément simiesque n’est pas présent dans le mythe d’Eros et Psyché (dont semble provenir ce conte).

Dans  les bestiaires médiévaux, le singe représente souvent le diable.  Pour Guillaume Clerc de Normandie (bestiariste du 12ème siècle) le singe est un animal laid et repoussant qui a des rapports et ressemblances avec le diable. Cette mode peut avoir été lancée par le Physiologos qui qualifie le singe de figure du diable en transposant en termes chrétiens la figure des dieux Seth et Thot de l’Egypte antique (3). On sait que le Physiologos a influencé la plupart des bestiaristes médiévaux d’Europe.

 

D’autres auteurs de bestiaires religieux du moyen âge voient eux aussi dans le singe le symbole du diable, de là vient donc l’expression « malin comme un singe ». Il est inutile de rappeler qu’au moyen âge le « malin » était le surnom du diable. Le terme dériva ensuite puis naquit l’expression « payer en monnaie de singe » pour signifier arnaquer quelqu’un au moins en partie. (les montreurs de singes médiévaux étaient exempts du droit de péage pour traverser les ponts parisiens , il leur suffisait de montrer un numéro de cirque avec leur singe pour que les gardes au péage les laissent passer.) (1)

Pourtant, si l’on considère ce conte normand, le prince ne semble si méchant ni arnaqueur, il a été condamné par la fée, pour une faute qu’il n’a pas commise , a avoir aux heures diurnes ce visage simiesque. Je me demande donc ce que le singe peut symboliser dans ce conte : une façon de dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences ? Une façon de dire qu’ayant dès le départ pris connaissance des pires défauts et vices cachés du prince, c’est en parfaite connaissance de cause que Fanchon a pu confirmer et renforcer son amour pour lui ? Existe-il une autre interprétation possible concernant la présence de la figure simiesque dans ce conte ?

Eros et Psyché

Ce conte présente évidemment des similitudes avec « la belle et la bête » (dont l’écriture officielle remonte au 18ème siècle, mais remonte à bien avant). J’ignore lequel des deux est antérieur à l’autre ou si ces deux récits ont évolué parallèlement sans s’influencer mutuellement. En tous cas ils proviennent tous deux du mythe grec d’Eros et Psyché.

Eros représente l’union et l’attraction des opposés. Dans ce conte nous avons d’un coté une future princesse, belle mais pauvre et mal vête, et de l’autre un prince riche mais laid. Dans la mythologie grecque, Eros contrôle de nombreuses choses dans l’univers et rend même certains dieux fous d’amour et de désir. Un jour il  se retrouve pourtant déstabilisé lorsqu’il rencontre Psyché. Le prince/Eros se retrouve lui aussi pris au dépourvu lorsque la princesse/Fanchon/psyché découvre son visage réel dans le lit conjugal, pourtant ils resteront liés en dépit des multiples aventures qui s’ensuivront. Il semble donc assez clair que le « liant » entre ces deux personnages n’est pas uniquement éros, trop occupé à fuir après la découverte de psyché…. Je crois que ce « liant » est en fait Antéros »(= l’attraction mutuelle qui est superbement illustrée dans un vieux mythe grec relatant une  créature hermaphrodite qui fut ensuite séparée en deux : l’union amoureuse serait une tentative pour chacun de tenter de redevenir un, de retrouver l’état originel de cette créature hermaphrodite). Antéros me semble présent, en philligrane tout au long de ce conte normand : Antéros (Frère d’Eros) est dieu de l’amour réciproque , mais aussi de l’aversion. Au début du conte nous découvrons l’aversion que la plupart nourrissent pour le prince, puis le récit est rythmée par l’amour liant le prince à Fanchon.

Je crois que certains éléments du mythe grec sont absents, simplifiés ou adoucis dans le conte :

-Eros supposé serpent géant devient dans le conte un singe,

les deux sœurs médisantes de Psyché sont remplacées par la vox populi locale,

- contrairement à Psyché, Fanchon ne doute pas de son prince au point d’avoir dans une main la bougie et dans l’autre la lame de rasoir au moment d’aller découvrir son vrai visage la nuit.

Psyché pense plusieurs fois au suicide tandis que fanchon n’a que des coups passagers de  vague désespoir.

les divers dieux donnant leur avis sur le sort à réserver à Eros et Psyché, me semblent avoir été remplacés par les fées (invitées ou non à la naissance du prince).

      -dans les multiples épreuves qu’affronte Psyché, c’est à chaque fois un deus ex machina différent qui lui vient en aide, tandis que le cochon et les noix sont les éléments récurrents venant en aide à Psyché.

Toutefois le conte n’a pas oublié de transposer ou adapter certains éléments essentiels du mythe grec :

-Eros et Psyché auront pour fille Volupté, et d’ailleurs une version du conte (celle archivée à la bibliothèque de Lisieux lien ici   http://www.bmlisieux.com/normandie/contes02.htm  )  parle de coucherie , de mariage forcé et d’adultère…..

la fidélité et ses mises à l’épreuve, thème que je crois très bien traité tant dans le conte normand que dans le mythe grec

psyché symbolise l’immortalité de l’âme qui peut désormais connaître l’amour  une fois qu’elle a été confrontée à la mort   et à diverses épreuves (2) ( et d’ailleurs une des versions du conte est inachevée, pour suggérer l’idée d’éternité ?). Le conte normand, en revanche n’emploie pas de manière directe  le champ lexical de la mort qui y est pourtant symbolisé par les notion de danger, désespoir et risque qui sont très bien traitées dans ce conte.  Je présume que Psyché représente aussi la supériorité de l’âme sur le matériel, sur le superficiel. Il est clair dans ce conte que si le prince et Fanchon triomphent des plus grands périls, c’est bien grâce à leurs qualités d’âme. Bien entendu dans le mythe Venus/Aphrodite et Psyché finissent par se réconcilier (ce qui me semble là aussi riche en symbolique, mais peut s’éloigner quelque peu de ce conte….)

Le cochon et les autres « deus ex machina » de ce conte

Le cochon semble symboliser une trame du destin de Fanchon, en cela il peut faire penser à la chèvre dans la légende provençale de la chèvre d’or. Une phrase du récit me semble importante dans celles parlant du cochon : celle disant grosso modo on ne sait pas à quelle heure il y va, mais au matin il revient souvent du pays des margriettes chargé de marchandises. Ce moment du départ nocturne du cochon  constituait une occasion unique pour fanchon de réaliser son destin, elle a donc pris ses dispositions pour se retrouver au bon endroit au bon moment (passer la nuit dans la grange du cochon  afin de le suivre lors de son habituel départ nocturne).

Les noix (et marrons dans certaines versions) magiques sauvent la mise plusieurs fois à Fanchon. Une des versions dit clairement que les personnes âgées donnant les noix et marrons magiques à Fanchon sont les fées la protégeant (mais ne lui révélant pas leur identité de fée, on peut toutefois imaginer qu’il s’agit des fées qui avaient été conviées à la naissance du prince, puisque ce serait dans leur intérêt de faire obstacle aux sinistres intentions de la fée des margriettes). Dans ce conte il n’y a point de Zéphyr ni fleuve venant déposer Psyché d’un endroit vers l’autre afin de la sauver d’une mort certaine : ces noix et marrons magiques de « téléportation «  remplissent cette fonction.

C’est de cette manière que le conte normand  semble avoir transposé la plupart des diverses interventions divines venant aider et sauver Psyché lors de ses multiples épreuves. Je trouve intéressant de voir que ce conte donne plus d’autonomie à Fanchon que Psyché ‘n’en a dans ses épreuves : fanchon se débrouille toujours seule concernant l’utilisation correcte des aides dont elle dispose (suivre le cochon et guetter son dé »part, utiliser les noix magiques au bon moment), tandis que pour Psyché ce me semble être  souvent un dieu ou créature mythologique qui intervient directement pour la sauver  en cours d’épreuve.

Bien entendu un certain risque d’erreur ou imprécisions demeure dans ce décryptage que je viens de tenter.

 

Notes

l’étymologie médiévale  de ces expressions utilisant le terme « singe » est développée dans « les animaux du moyen –âge réels et mythiques » de Josy Marty-Dufaut , aux éditions Autres Temps.

cette condition pour l’âme et l’amour  de Psyché est ainsi formulée dans le dictionnaire de mythologie grecque de Belfiore (le plus récent Larousse de mythologie grecque et romaine dont j’ai déjà donné les références dans mes articles sur le blog). Je présume que parmi les « autres épreuves «  que la mort, non détaillées par Belfiore, il s’agit probablement entre autres du doute, de la remise en cause (Psyché ayant à un moment douté d’Eros).

 (3) Cet emprunt du Physiologos à seth et à Toth est expliqué dans le commentaire qu’Arnaud Zucker a fait du Physiologos (« Physiologos le bestiaires des bestiaires », commenté et traduit par Arnaud Zucker, collection Atopia)

 


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Published by Benoitreveur - dans Contes
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